
Blog de l'auteur Benoit Clément
Vous pouvez lire ici le début des romans qui seront bientôt publiés. Chaque semaine, j'ajouterai quelques pages supplémentaires. Bonne lecture et n'oubliez pas que j'aime toujours lire vos commentaires. Benoit Clément
Je vous propose la semaine prochaine de vous offrir des extraits de la valse aux disparus qui devrait normalement être publié en novembre...)

Cédrika était exténuée lorsqu’elle entra dans son appartement. Elle se coucha immédiatement, mais eut toutefois encore beaucoup de mal à s’endormir. Sa petite Canaille avait encore une fois décidé de prendre son lit comme terrain de jeu, mais c’est surtout le stress de son audition du lendemain qui accaparait ses pensées. Elle rêvait depuis longtemps au jour où c’est elle qui incarnerait le rôle de Roxane dans Cyrano de Bergerac et ce jour dépendait maintenant à lui seul de cette audition. Ses éternelles remises en question obnubilaient souvent ses nuits, mais cette fois-ci, c’était la peur de n’être pas à la hauteur qui l’empêcha de s’endormir à quelques heures du plus grand défi de sa carrière. La jeune femme possédait pourtant toute la beauté et le talent nécessaire pour jouer ce rôle, mais sa confiance en elle n’existait qu’à travers les yeux des autres et c’est cette même quête du regard extérieur qui altérait souvent ses nuits. Même dans le domaine du rêve, Cédrika n’aspirait à rien de moins que la perfection.
Un coup de téléphone la sortit de son marasme.
― Tu es prêt pour demain? Lui dit une voix féminine qui ne prit même pas le temps de la saluer.
― Merci de m’aider à m’endormir Clara!
― Impossible… Je te connais… Tu devais te retourner comme une crêpe dans ton lit…
Cédrika ne put s’empêcher de sourire.
― Je connais le rôle et le texte par cœur, mais ça ne fait pas de moi une bonne comédienne…
― Bon… T’as encore parlé à ton père, n’est-ce pas?
― Tu sais très bien que je me balance de son opinion…
Clara éclata d’un rire cristallin qui froissa son amie. Cédrika changea toutefois rapidement de sujet sachant qu’encore une fois, son amie avait raison. Son père lui avait effectivement laissé un message sur son répondeur plus tôt dans la journée et même s’il savait toute l’importance de cette audition pour sa fille, il n’avait même pas effleuré le sujet. Il s’était répandu dans toutes sortes de futilités quelconques, mais la jeune femme n’était pas dupe. Elle savait qu’il avait encore une fois voulu imposer sa présence à quelques heures d’un important moment de sa vie.
― Tu m’emmerdes! Lui dit-elle d’un ton qui ne pouvait cacher son exaspération.
― C’est aussi à ça que servent les amis! Lui répondit-elle en riant de nouveau. Si tu veux, je passe chez toi et tu me fais une prestation…
― Non… Pas ce soir… Je crois que j’ai plutôt besoin de dormir et de faire le vide un peu…
― Si tu le dis… Alors on se voit demain, mais tu m’appelles tout de suite après ton audition…
Cédrika ne semblait guère avoir la tête à fixer un rendez-vous, mais promit d’appeler sa meilleure amie dès que la session de torture serait terminée.
*
Je commence à connaître ce parc par cœur. J’y viens presque tous les jours depuis le début de l’été pour prouver à un de mes bons amis qu’il a tort de croire qu’il y a nettement plus d’écureuils bruns que de noirs en ville. Je sais que c’est complètement ridicule, mais j’aime les statistiques et encore plus quand elle n’ont aucun sens. J’ai donc profité de cette période estivale pour venir photographier tous les écureuils que je croisse en les classant par catégorie. Ce n’est pas évident de les différencier au premier coup d’œil, mais l’expérience fait en sorte qu’en une seconde, je peux maintenant vous dire le pseudonyme que j’ai donné à chacun d’eux. J’ai même implanté un méticuleux système de compilation qui fera peut-être lui-même l’objet d’études un jour. Charles Darwin a bien dû commencer quelque part!
Ce n’est toutefois pas ce qui m’aide à écrire ma thèse de doctorat sur le thème de l’anonymat dans la littérature post proustienne. Disons que quand je ne suis pas rivé à mon appareil photo pour prendre des clichés de ces curieux mammifères, je lis plutôt des tas de bouquins qui n’ont aucun rapport avec mon sujet d’étude. Je crois sincèrement que je me fous éperdu-ment de savoir que le symbolisme de l’anonymat littéraire s’est surtout développé après les écrits du grand Marcel Proust. J’ai déjà assez de gérer mon propre anonymat dans ce monde qui fait si peu de place aux artistes. C’est justement là mon véritable problème. Je ne sais toujours pas si je veux écrire, peindre, dessiner, photographier, ou même jouer de la musique, car pour la danse, la question s’est réglée d’elle-même depuis longtemps. Il y a tant de choses qui m’inspirent et du même coup, si peu de temps pour avoir le courage de les entreprendre. J’ai donc décidé de profiter de mon été pour compter les écureuils, pour les photographier, les dessiner ou pour écrire n’importe quoi comme je le fais en ce moment dans une sorte d’introspection.
J’adore toutefois mon désoeuvrement actuel et je m’applique quotidiennement à en faire une réussite. Ce n’est toutefois pas pratique pour continuer de bénéficier d’une bourse d’études, mais bon, Rome ne s’est pas construit en quelques jours alors un de plus ou un de moins…
Le parc est particulièrement beau aujourd’hui. Il scintille comme si les arbres sentaient déjà que leur feuillage commençait à se dénaturer par l’automne. Il y a aussi une brise parfumée qui me fait souvent fermer les yeux. Je me suis donc arrêté sur un banc pour lire un peu et prendre des photos par le simple déclic de mes yeux. J’aime beaucoup faire cet exercice qui ne sert à rien si ce n’est que de permettre à ma tête de réinventer le monde à sa manière. J’ai alors l’impression qu’un secret m’est chuchoté, mais soyez sans crainte, je suis fou…
J’étais donc plongé dans un de ses moments d’intériorité, les yeux fermés et je souriais probable-ment bêtement quand je l’ai entendu pour la première fois.
Il y a des voix qui résonnent en nous comme des couleurs et je n’ai pu m’empêcher de penser à celles d’un arc-en-ciel en entendant la sienne. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai tout de suite su que plus rien ne serait comme avant…
*
― Tu aurais dû voir Clara… Je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie…
Les deux jeunes femmes marchaient bras dessus bras dessous, mais on sentait que Cédrika aurait pu s’envoler tant elle se sentait légère et libérer de son audition. Son corps d’hélium aspirait vers les hauteurs et seul le bras de son amie la retenait à quelques centimètres du sol.
― Comme si tu venais d’avoir une révélation… Il va falloir un jour que tu acceptes ton talent Ced… Tu es fait pour jouer et tu l’as toujours été depuis que je te connais… Nous avions cinq ans et déjà tu t’inventais des personnages pour te fondre à eux comme si ta propre vie ne te suffisait pas…
Cédrika se rappela de cette époque où son père était lui-même comédien et qu’il jouait au théâtre. C’est elle, sa petite princesse, et non sa sœur qu’il amenait avec lui pendant ses longues heures de répétitions. Et c’est dans un de ces décors qu’elle avait connu l’ivresse de jouer pour la première fois. La jeune femme s’empressa toutefois d’oublier ses souvenirs d’enfance pour retrouver la quiétude de son présent.
― Au début, j’ai senti que j’en faisais trop… Tu me connais, moi et ma démesure… Mais j’ai alors forcé mon esprit à penser uniquement à Roxane pendant une fraction de seconde… J’ai ainsi retrouvé mon calme et je suis devenu cette femme en compagnie de Christian…
― Wow! Et ce Christian, il était aussi beau que dans le film? Lui demanda Clara en riant.
― Beau, je ne sais pas… Je ne sais plus… Je dirais mignon, mais pas vraiment mon genre…
Clara éclata de rire et ne put s’empêcher de répliquer.
― Car tu as un genre toi? Je crois qu’un homme doit avoir le côté énigmatique d’un Johnny Deep, la folie d’un Robin Williams, le corps d’un Brad Pitt et la sagesse d’un Hubert Reeves pour te plaire, le tout rehaussé d’une touche d’indifférence envers toi pour que tu puisses le quitter facilement en te disant que tu n’étais pas à la hauteur…
Cédrika sembla secoué un moment pas l’affirmation de sa meilleure amie.
― Tu exagères… Je n’ai simplement pas le même degré d’ouverture que toi envers les prédateurs masculins…
C’est à ce moment qu’elles croisèrent un jeune homme assis sur un banc. Il avait les yeux fermés, un livre déposé sur les genoux, un sourire accroché au visage et Cédrika ne put s’empêcher d’imaginer les rêves qui devaient bercer cet inconnu.
Elles poursuivirent leur chemin, mais la jeune femme ne put s’empêcher de se retourner subtilement une dernière fois vers lui. C’est à ce moment que leurs yeux échan-gèrent un premier sourire.
*
Le vieil homme marchait tranquillement dans le parc qui était situé tout près du cimetière. Il venait de visiter sa femme comme à tous les matins et avait éprouvé le besoin de venir ici. Il avait déjà aimé cet endroit où il venait souvent s’asseoir pour simplement regarder les enfants s’amuser. N’avoir jamais eu d’enfants était probablement le plus grand manque de sa vie…
N’avoir jamais eu d’enfants avec elle...
Sa femme les adorait pourtant, mais le temps était passé avec son lot d’appréhensions que l’on repousse toujours un peu, jusqu’au jour où leurs scintillements ne deviennent plus qu’un bref sourire mélancolique qu’on accroche à nos lèvres pour se convaincre qu’il n’est pas trop tard et que le temps est un mode de calcul très aléatoire quand on aspire à l’éternité. Malheureusement pour eux, l’horloge biologique de sa femme s’était détraquée comme une boussole sous la force de l’aimant qui les avait un jour réunis. Leur bonheur s’était donc exprimé à travers un lot de complicité qu’ils ne furent jamais en mesure de partager.
Depuis la mort de sa femme, le vieil homme venait ici bien plus par habitude que par plaisir. Il dénigrait de plus en plus cette marmaille tapageuse que des mères insouciantes laissaient crier sauf un petit garçon plutôt spécial qui piquait régulièrement sa curiosité. Il devait avoir environ quatre ans et s’appelait Thomas. L’enfant s’amusait ce jour-là avec un ballon rouge qu’il faisait rouler sur l’herbe autant que dans les talus de fleurs qui longeait la bordure du parc, ce qui fit plaisir au vieil homme qui détestait de plus en plus l’arrogance de ces plantes colorée qui passait leur temps à renaître année après année, lui rappelant constamment le douloureux souvenir de celle qui les avait tant appréciés.
Thomas courrait presque toujours, mais il pouvait aussitôt s’arrêter devant une parcelle d’invisible qu’il était seul à avoir vu. Ce trait de caractère exaspérait souvent sa mère.
« Thomas, qu’est-ce que tu fais encore? » « Regardes où tu marches, sinon tu vas tomber! » « Thomas, va chercher ton ballon sinon quelqu’un va te le voler! »
L’enfant n’avait pas peur du vol, ne pouvait même pas concevoir la perte d’un objet comme étant une perte tant il semblait absorbé alors par son monde imaginaire. Ses yeux se portaient partout et s’attardaient de longs moments sur d’infimes détails qui auraient laissé les autres indifférents. C’est ainsi que ce matin-là, il s’approcha du vieil homme qu’il avait vu à quelques reprises et lui posa une question.
― Pourquoi tu ne prends jamais de photos?
Le vieil homme parut surpris d’être interpellé aussi directement.
― Bein j’en prends quelques-unes…
L’enfant resta de glace et attendit sa réponse.
― Pourquoi tu me regardes comme ça, je ne sais pas moi pourquoi… J’en sais rien…
― Peut-être que c’est ta caméra qui est fatiguée, lui dit Thomas qui ne semblait jamais cligner des yeux.
Comme s’il se parlait à lui-même, le vieil homme répondit : « Peut-être que c’est ma mémoire qui est fatiguée… »
L’enfant lui sourit.
― Moi quand je serai grand, je vais être astronaute et je prendrai plein de photos du ciel…
« Thomas, vient ici! » lui dit sa mère.
Le vieil homme observait le visage de l’enfant qui s’était soudainement illuminé d’étoiles quand il lui avait offert une photo qu’il avait sortie de sa poche. Celui-ci repartit en courant tel un petit prince ambulant retournant sur sa planète.
Lui aussi avait rêvé d’étoiles. Il en avait même visité plusieurs avec elle, mais il pesta contre sa vieille mémoire qui n’arrivait plus à conserver intact la beauté de tous ces souvenirs.
(À suivre)
― En passant, le type aux lunettes est encore venu pour toi il y a quelques heures…
― Vous lui avez parlé?
― Non… En fait, je l’ai simplement vu assis sur un des bancs du parc, mais il faisait semblant de lire et il jetait constamment des coups d’œil vers ici… Je suis certain que c’est toi qu’il attendait…
― Vous avez trop d’imagination…
Cédrika baissa toutefois la tête en signe de découra-gement. Il s’appelait Julien. Celui-ci avait réussi à la séduire quelques semaines auparavant alors que dans un geste théâtral, il avait déposé une paire d’écouteurs sur ses oreilles pour la surprendre et avant même qu’elle n’ait le temps de dire un mot, la musique avait commencé. La jeune femme fut tout de suite charmée par la voix prenante du chanteur Damien Rice qu’elle adorait. Elle ferma les yeux un instant pour mieux savourer ce moment, mais lorsqu’elle les ouvrit, Julien avait disparu, la laissant seule parmi toutes les fleurs qui l’entouraient alors que le dernier accord de la chanson se dissipait à travers son regard. Elle fut aussitôt charmée par l’originalité du jeune homme et par la chanson qu’il avait choisie. Elle décida donc de le revoir à quelques reprises par la suite, mais fut bien vite désenchantée devant son manque de candeur et par la rationalité qui dictait la majorité de ses actes.
― Tu devrais lui offrir des œillets une fois pour toutes à ce garçon… Peut-être qu’il comprendrait mieux le langage des fleurs que ceux de tes silences…
― J’aurais trop peur qu’il prenne ce geste comme une preuve d’amour…
― Tu en connais beaucoup toi des gens qui offrent des œillets à la personne qu’ils aiment? Je n’en ai justement jamais vu ici…
La jeune femme se mit à rire.
― Non, mon patron les déteste… Elle repensa aussitôt à Julien. Vous avez peut-être raison pour les oeillets, mais une femme qui offre des fleurs à un homme, c’est différent… Peu importe lesquels, il sera probablement charmé… Julien est ce genre de garçon qui ne voit pas au-delà du geste, ou plutôt, il ne verra que ce qu’il veut bien voir… Vous êtes tous pareil, dit-elle en souriant.
― Jusqu’à ce qu’une femme nous rende unique!
Cédrika observa Octavio du coin de l’œil tout en s’affairant à son travail. Cet homme aux cheveux blancs et au sourire éternel était effectivement différent des autres. Le temps ne semblait pas avoir de prise sur lui, mais son âme avait assurément été modelé un jour par une femme qu’elle avait l’impression de très bien connaître maintenant sans toutefois l’avoir jamais rencontré.
*
Le soleil descendait lentement dans le ciel et le vieil homme observa un long moment la teinte rougeâtre des nuages. Il prit son appareil photo, ajusta son zoom optique sur sa caméra qu’il plaça aussi tôt à son œil dans une sorte de geste machinal, puis il pointa curieusement son objectif vers le sol. C’est là qu’il vit l’ombre des cyprès qui s’étendait sur la pelouse telle de longues flèches lancées vers l’infini. Le photographe grimpa péniblement sur un banc en maugréant, puis il prit les mêmes clichés à l’autre extrémité du parc, mais cette fois-ci, face au soleil couchant. Il voulait prendre ces deux angles pour les réunir dans la même photo et ainsi créer un effet miroir de cette ombre avalant sa propre ombre. Le symbolisme de ses états d’âme en ce moment ne pouvait y être mieux exprimé.
Le vieil homme continua par la suite sa marche, invectivant au passage un groupe de jeunes enfants qui avaient laissé leur vélo en plein milieu du chemin. À une autre époque, il aurait tiré une photo de ce cortège métallique qui semblait se reposer d’une éreintante journée dans cette lumière crépusculaire, mais ces instants magiques qu’il avait tant recherchés au cours de sa vie ne lui apparaissaient plus que sous la forme de la noirceur. L’ombre des choses était selon lui la seule chose qui restait, car tous les souvenirs finissent tôt ou tard par ne laisser qu’une déchirante impression de ce qui nous avait tant touchés auparavant pensait-il. Il s’était donc inconsciemment laissé sombrer dans cette grisaille pour que le souvenir de sa femme reste l’ultime couleur de sa mémoire.
*
Cédrika passa sa pause repas à l’ombre d’un arbre, la tête plongée dans une pièce de théâtre qu’elle devait répétée pour le lendemain lorsqu’elle entendit Octavio parler à une jolie dame à qui il venait d’offrir une fleur. Elle ne put s’empêcher de sourire en pensant à cet homme qui apparaissait toujours au moment où on s’y attendait le moins.
― Arrête de me regarder ainsi, lui dit-il en s’approchant d’elle. Tu as besoin d’un peu de place dans ta boutique alors je ne fais que t’aider en distri-buant quelques fleurs pour mieux t’en acheter…
― Vous êtes vraiment terrible! Un vrai Robin des bois… Et en plus, vous pigez dans des bouquets que j’ai pris tant de peine à confectionner… Je devrais vous vendre des sceaux de fleurs, ce serait plus simple, dit-elle en riant.
― Mais c’est justement le côté magnifique de la chose… Qu’est-ce qu’un bouquet quand on peut offrir une fleur unique!
La jeune femme ne sut quoi répondre à cette vérité qui lui apparaissait pour la première fois. Ses bouquets lui parurent instantanément moins inspirants.
― Tu veux que je te fasse la réplique?
― Ohhh! Vous seriez tellement gentil… Je dois jouer cette scène demain matin et je ne me sens pas prêt… Je suis dans l’acte III quand Roxane apprend par De Guiche que Christian et son régiment partent vers les combats…
L’homme aux fleurs prit le livre et Cédrika ferma les yeux un court instant pour se concentrer sur le texte qu’elle venait d’apprendre. Elle fut surprise d’entendre une réplique de Cyrano plutôt que celle de De Guiche.
CYRANO
― Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel. Je crains tant que parmi notre alchimie exquise, le vrai du sentiment ne se volatilise, que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, et que le fin du fin ne soit la fin des fins…
Cédrika eut un sourire en se tournant vers Octavio, mais ne put voir le visage de celui-ci qui lui faisait dos, assis dans son éternelle chaise pliante qu’il déplaçait au gré du mouvement du soleil ou de celui des jolies femmes qui passaient dans l’allée. Elle se laissa toutefois prendre au jeu par cette scène du balcon qu’elle connaissait par cœur et qui avait toujours été sa préférée.
ROXANE
― Mais l'esprit?. . .
CYRANO
― Je le hais dans l'amour… C'est un crime lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime… Le moment vient d'ailleurs inévitablement, et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ou nous sentons qu'en nous, un amour noble existe, que chaque joli mot que nous disons rend triste…
ROXANE
― Eh bien, si ce moment est venu pour nous deux,
quels mots me direz-vous?
CYRANO
― Tous ceux, tous ceux, tous ceux qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, sans les mettre en bouquet… Je vous aime, j'étouffe, je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop; ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne… De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé… Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, pour sortir le matin tu changeas de coiffure… J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, on voit sur toute chose ensuite un rond vermeil… Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, mon regard ébloui pose des taches blondes…
La jeune femme émue s’approcha d’Octavio. Le livre était resté fermé dans ses mains, mais elle sut tout de suite que la triste lumière qui émanait de son regard reflétait cet amour qu’il avait éprouvé un jour pour une femme qui s’était immortalisée dans sa mémoire sous le nom de Gaïa.
*
Le vieil homme sortit un livre au hasard de l’immense bibliothèque du salon. Il déposa sa tasse de thé fumante sur le coin vide d’une table basse et faillit s’ébouillanter en cherchant nerveusement ses lunettes de lecture qui ne se trouvait jamais où il croyait les avoir laissés. « Mais où as-tu donc mis mes lunettes? », dit-il à celle qu’il aurait voulu présente. Il les trouva finalement dans le creux d’un coussin du vieux futon. C’est ici qu’ils se réunissaient chaque soir après leur repas, elle pour lui parler de ses fleurs, lui, de tous ceux qu’il avait immortalisés sur sa caméra pendant la journée. Ces longs moments de complicités s’échelonnaient au gré de leurs voix comme de leurs silences, sa femme possédant cette incroyable capacité du non-dit qu’elle illustrait sous le miroir de ses regards. Elle avait appris ce langage en côtoyant quotidiennement ceux qui n’avaient plus la parole pour s’exprimer alors que depuis sa retraite, elle s’occupait de fleurir les tombes des oubliés du cimetière.
Après leur thé, elle avait l’habitude de prendre un livre et de lire à haute voix à son « Âme »i, comme elle aimait l’appeler. Celui-ci s’endormait souvent bien avant la conclusion de l’histoire, mais elle aimait imaginer que ses mots formaient un vaste champ chimérique où persistait subtilement l’image de celle qui partageait sa vie depuis près de cinquante ans.
C’était maintenant lui qui lisait… lui qui lisait à haute voix à cette ombre qu’il imaginait sous le châle qu’il n’avait pas déplacer depuis son départ. Le châle était resté sur le futon, fripé par les vestiges de son corps à elle, comme un pantin ventriloque d’où jaillissait l’écho de toute son absence.
Ce soir-là, le hasard avait voulu que le vieil homme tombe sur un des livres qu’elle avait surlignés. Sa femme avait toujours aimé marquer certains passages des bouquins qu’elle appréciait, comme si elle s’envoyait des cartes postales qu’elle pouvait ensuite relire quand bon lui semble. Le vieil homme s’arrêta donc sur chacun de ses petits passages soulignés avec la délicatesse de celui qui ouvre un écrin. Il lut un long moment, puis tomba sur une phrase qui le toucha plus particulièrement.
« La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n'existent plus. » Marcel Proust
La part des ombres
Prologue
Comme un éclair, elle était entrée un jour dans sa vie, mais ce matin-là, alors qu’un orage approchait sournoisement de la ville, le vieil homme s’éveilla en sursaut suite à un violent coup de tonnerre et se trouva bien seul. Son grand lit était à moitié défait et l’oreiller où il avait tant porté les yeux au cours de sa vie était désormais vide et bien enseveli sous le drap qui la recouvrait comme on l’avait fait avec elle à la morgue avec son cadavre fraîchement recueilli.
Complètement bouleversé, il se mit à actionner le bouton de la lumière de chevet qu’il n’éteignait pourtant plus, mais toute la chambre resta plongée dans le noir. La tempête frappait fort. Toute la ville se trouvait sans électricité et ne semblait exister que sous le projecteur des éclairs qui irradiaient le ciel. Le vieil homme fut donc confronté à ce qu’il n’était toujours pas en mesure de fuir à travers les ténèbres de la nuit.
Pour essayer de se calmer, il se mit à observer son ombre zébrée qui se dessinait sporadiquement sur le mur opposé à son lit. Il prit alors son appareil photo numérique et se mit à prendre une série de clichés du mur qui s’illuminait sous la lueur de la foudre.
Le vieil homme se calma peu à peu comme si le fait de regarder à travers l’objectif de sa caméra lui permettait de s’évader de lui-même et surtout, de la réalité à la quelle il était désormais confronté. Mais tout au fond de lui, il espérait sans doute qu’un jour, une de ces photos allait enfin lui révéler la preuve qu’elle existait toujours... et pas seulement en lui…
Première partie
En ouvrant les yeux, Cédrika sentit son jeune chat qui venait de se blottir dans le creux de ses bras. L’animal semblait terrorisé par les coups de tonnerre qui s’éloignaient peu à peu alors que la chambre ainsi qu’une partie de la ville étaient maintenant plongées dans une noirceur totale suite à l’orage qui venait de passer.
― Tu as peur ma petite Canaille?
Elle prit son chaton qui se mit instantanément à ronronner comme le moteur d’un aquarium au contact de ses mains, puis se leva du lit pour aller s’asseoir sur le rebord d’une fenêtre avec lui. Elle put ainsi assister au spectacle son et lumière proposé par son chat et par le ciel d’où jaillissaient des éclats de feu. Il faisait encore nuit, mais Cédrika savait qu’elle ne serait plus en mesure de dormir. L’insomnie la guettait facilement depuis quelque temps. La jeune femme ne s’était toujours pas habituée au bruit ambiant de la ville qui contrastait avec le silence de la campagne qui avait bercé toute son enfance, mais bien plus que le bruit, sa famille lui manquait beaucoup.
― Tu sais que j’aimerais bien moi aussi être un chat parfois… Ta vie semble si simple et tu ne manques jamais de sommeil espèce de paresseux…
Canaille lui répondit d’un de ses éternels ronronnement tout en fermant les yeux pour mieux savourer les caresses de sa jeune maîtresse.
Elle resta là jusqu’à ce que les lueurs de l’aube viennent la sortir d’un de ses éternels questionnements.
Il était cinq heures du matin lorsque Cédrika décida d’aller faire son jogging matinal pour se changer les idées.
Elle courut longtemps ce jour-là, comme pour mieux exorciser un certain désabusement qu’elle ressentait depuis peu, puis rentra chez elle se préparer pour ses cours et son travail.
*
Le vieil homme marchait d’un pas lourd. Son visage était sombre et hostile alors qu’il n’avait plus fermé l’œil de la nuit après l’orage. Il avait donc préféré sortir pour airer dans la ville comme il le faisait quotidiennement depuis le départ de sa femme et comme à son habitude, sa promenade débuta par une visite au cimetière du quartier. C’est là qu’il la retrouvait.
Le gardien s’était lentement habitué aux ronchonnement du vieil homme qui semblait se parler à lui-même à son passage et qui ne l’avait jamais vraiment salué, mais il savait que tous avaient leur manière bien personnelle de vivre un deuil qui les hantait et c’était probablement sa manière à lui de venir ici, pensa-t-il.
Ce dernier se rendit jusqu’à la sépulture de sa bien-aimé.
― Si ça continue, on n’aura plus d’été… Tu as vu l’orage cette nuit? Pfff… Temps de merde ouais… Tu peux le dire… J’espère que ça ne coule pas trop en dessous… Avec tes rhumatismes, ce n’est pas ce qu’il a de mieux…
La voix du vieil homme devint plus sourde et éraillée alors que ses mains se serrèrent l’une contre l’autre. Sa lèvre inférieure se mit à trembler et si on avait pu entendre sa voix intérieure, on aurait pu percevoir le murmure de son âme qui disait : « J’aurais tellement voulu te réconforter cette nuit et sentir ta présence dans mes bras… Tu me traitais parfois de vieux bouc quand je riais de ta peur des orages, mais malgré toutes les années que nous avons passé ensemble, je ne t’ai jamais dit que moi aussi j’avais peur du tonnerre et c’est ton souffle au creux du mien qui m’a toujours empêché de trembler… »
L’homme sortit une série de photos de son long imperméable qu’il portait beau temps, mauvais temps et poursuivit son monologue à voix basse.
― Regarde… Si ce n’est pas mon ombre qui tremblait, ce sont mes mains… Des mains qui cherchaient désespérément les tiennes…
Si tu savais à quel point tu me manques…
Une larme se forgea un chemin à travers le désert aride de ses yeux. On aurait dit qu’il riait tel un mirage dans le sable de ses tourments.
(à suivre très bientôt)